Laylow et Trinity : exigence et ambition

Après 4 EP’s entre 2016 et 2018, Lay­low a don­né nais­sance, le 28 févri­er 2020, à Trin­i­ty, son tout pre­mier album studio.

Vous sen­tez-vous dif­férent ? N’êtes-vous pas qu’un sim­ple pion dans la matrice ? Repro­duisant les mêmes choses, les mêmes gestes ? Ces derniers temps le rap français peut paraître redon­dant. Repro­duire la for­mule du sin­gle radio est la solu­tion sim­ple et rapi­de pour affol­er les comp­teurs du stream­ing et attein­dre le som­met des charts. Aujourd’hui, rares sont les artistes qui pren­nent le temps d’élaborer un album qui leur ressem­ble en tout point, avec leur touche per­son­nelle qui les dif­féren­cie du reste. L’art est sin­guli­er et Lay­low l’a bien assim­ilé. Depuis 2016 et son pre­mier « 10 titres », Mer­cy, il ne cesse de pro­pos­er de nou­velles façons de faire du rap. Il y met toute sa per­son­nal­ité et sa pat­te artis­tique. En 2020, écouter Trin­i­ty c’est pénétr­er dans un monde vir­tu­ose, où chaque émo­tion et sen­ti­ments sont exacerbés.

Cov­er de Trin­i­ty (ver­sion streaming)

« Digitalement » vôtre

Trin­i­ty, c’est tout un con­cept. Une expéri­ence audi­tive de 22 tracks et 55 min­utes où l’univers des nou­velles tech­nolo­gies est roi. L’album pos­sède une colonne vertébrale très explicite. Sept inter­ludes de plusieurs sec­on­des vien­nent se gliss­er entre les « vrais » morceaux, instau­rant une trame claire, qui se des­sine au fur et à mesure de l’écoute. On com­prend alors que Lay­low est en com­mu­ni­ca­tion per­ma­nente avec un logi­ciel (Trin­i­ty) qui le fait pass­er par dif­férents stades émotionnels.

En tant qu’auditeur, on est immé­di­ate­ment plongé en immer­sion avec l’artiste. L’oreille et le cerveau sont sans cesse stim­ulés. Chaque morceau retient l’attention et con­stitue une pièce indis­pens­able de l’album. Tout s’enchaîne d’une traite, comme si Lay­low nous tenait par la main et nous présen­tait son monde à tra­vers une machine : un univers som­bre, glacial, mélan­col­ique et très synthétique.

Trin­i­ty se charge alors de don­ner le rythme :

La rage et la déter­mi­na­tion sur « Mega­tron », « Piran­ha baby » ou encore « Akaniz­er ». Ces morceaux déga­gent une énergie par­ti­c­ulière et lui laisse une lib­erté totale dans l’interprétation. Il en prof­ite pour envoy­er des lyrics plus égo-trip, plus tran­chants. On atteint le cli­max sur le track « Vamonos » en col­lab­o­ra­tion avec Alpha Wann : Lay­low instau­re une atmo­sphère obscure en faisant groover le tout, puis vient le Don en bon découpeur qui amène sa tech­nique et ses place­ments divins. Tous deux dis­cu­tant de leurs ambi­tions respectives.

« Tous mes rêves d’a­dos en miettes, j’vais les réalis­er en mieux » (Lay­low)

« Je sais quoi faire de mon pèze, je suis fier de mon verbe mais faudrait que mes bêtes de sons pètent, faudrait pas que mon fils paye les dettes de son père » (Alpha Wann)

Avant d’avoir « la liasse pour la famil­ia », Lay­low doit tra­vailler d’arrache-pied. Enreg­istr­er, jeter, re-enreg­istr­er, tout sup­primer… Il a déjà fait part de cette vie d’artiste ultra intense qui lui prend énor­mé­ment de temps et d’énergie. Cela peut aller jusqu’au burn-out et à l’autodestruction. Il abor­de ce thème dans le morceau « Burn­ing man » en fea­tur­ing avec Lomepal. Une col­lab­o­ra­tion sur­prenante, gorgée de métaphores sur les rela­tions humaines, qui vient apporter une couleur bien par­ti­c­ulière au milieu de l’album.

« J’vais pas t’faire de grands sourires, com­ment t’dire qu’y’a rien de fun, j’ai posé tout l’sum­m­mer. Toute une life, j’ai cher­ché les sommes, cal­cule pas quand j’su­is dans mon seum » (« Burn­ing man »)

Trin­i­ty est une manière de par­ler de lui indi­recte­ment : à tra­vers le logi­ciel, on décou­vre un être humain, bien au-delà de l’artiste. Si c’est un logi­ciel, Lay­low en tombe finale­ment amoureux au fil de l’expérience : il la remar­que tout d’abord en soirée dans « Hillz » avec S.Pri Noir, puis fait sa ren­con­tre avec Jok’air dans « Plug ». Une réelle his­toire d’amour se met alors en place : Trin­i­ty le met à mal, lui avoue ses sen­ti­ments, puis finale­ment le laisse seul… « Avec mil­lion de flowerz ».

« Dis-moi si c’est trop tard, dis-moi si j’su­is tou­jours à l’heure. C’est quand les gens s’éloignent qu’on voit leur valeur. Y’a des choses qu’ont pas d’é­gal, dis-moi si t’es par­tie ailleurs » (« Mil­lion Flowerz »)

Les qua­tre derniers morceaux mon­trent alors une réelle sincérité, prin­ci­pale­ment dans les rela­tions amoureuses. S’il effleu­rait seule­ment ce genre de morceaux très intro­spec­tifs dans ses précé­dents EP’s (« Vent de l’Est »), il n’hésite pas à se met­tre com­plète­ment à nu sur l’album, lais­sant son côté réservé au ves­ti­aire et dévoilant des facettes cachées de sa per­son­nal­ité. Une manière orig­i­nale de par­ler d’une rela­tion réelle­ment vécue, au tra­vers d’une intel­li­gence arti­fi­cielle. Des émo­tions fortes en ressor­tent et l’au­di­teur peut plus facile­ment s’identifier.

Trin­i­ty c’est donc aus­si une façon de ne pas regarder le monde comme il est vrai­ment, d’esquiver la réal­ité. Il est dif­fi­cile de dis­tinguer l’homme de la machine sur cet album. Par­fois ils se con­fondent et ne for­ment qu’un. C’est sous cette forme que Lay­low se sent le mieux : mi-homme, mi-machine.

« Des fois, j’ai l’im­pres­sion d’être un logi­ciel. Pro­gram­mé pour lui men­tir et faire tomber sa ficelle » (« Logi­ciel Triste »)

 

Entre évolution et confirmation

Lay­low c’est une entité pro­pre, une façon de se com­porter, d’interpréter, qui peut sur­pren­dre. Il est dif­fi­cile d’adhérer à sa musique au pre­mier abord. Cette voix non­cha­lante, sou­vent enrobée d’un vocodeur, avec laque­lle il va chercher les notes les plus extrêmes, rend son phrasé dif­fi­cile à décoder.

Au fur et à mesure des pro­jets, le « man of the year » a su éclair­cir son pro­pos. Le ren­dre plus acces­si­ble et plus facile­ment com­préhen­si­ble à l’oreille. Sans se brid­er dans son inter­pré­ta­tion, Lay­low lâche quelque peu l’autotune sur cer­tains morceaux : les deux­ièmes cou­plets de « Piran­ha baby » et de « Poizon » met­tent en avant son côté kickeur, revenant à un rap plus brut. Cela s’accompagne aus­si d’une évo­lu­tion dans ses per­for­mances lyri­cales : plus direct, plus pré­cis, un choix des mots plus judi­cieux et une mise à nu plus évi­dente, qui per­met à l’auditeur de mieux cern­er le personnage.

« Y’a moins d’mots, y’a pas moins d’sens, j’su­is loin d’moi, de mes ancêtres » (« Vamonos »)

Comme témoin de son évo­lu­tion, on peut retrou­ver le morceau « …De batard » en col­lab­o­ra­tion avec Wit. Cette propo­si­tion auda­cieuse nar­rant la vie d’une famille pré­caire est une réelle prise de risque, aus­si bien sur la forme – une instru­men­tale plus boom bap, tou­jours avec cette pat­te syn­thé­tique – que sur le fond : Lay­low et Wit inter­prè­tent qua­tre per­son­nages dif­férents avec des tonal­ités de voix bien dis­tinctes et inédites, rap­pelant cer­tains morceaux des Casseurs flowters ou plus anci­en­nement Dis­iz sur l’album Le Pois­son rouge (2000).

 

Dans le même temps, ce nou­veau pro­jet vient faire une syn­thèse améliorée de ses précé­dents EP’s. Ses inter­pré­ta­tions sont mieux maîtrisées. S’il sem­ble tou­jours en pilote automa­tique sur cer­tains tracks, gar­dant sa folie naturelle, il ne s’éparpille pas trop et chaque hau­teur de voix s’insère par­faite­ment dans les morceaux : le deux­ième vrai track de ce pro­jet peut être un résumé par­fait. « Dehors dans la night » ressem­ble au morceau que Lay­low a tou­jours voulu faire : mélan­col­ique à souhait, intro­spec­tif, groovy, regroupant un grand nom­bre de ses thématiques.

 

Laylow et Dioscures, ça va ensemble

Si Trin­i­ty pos­sède cette couleur si par­ti­c­ulière, c’est aus­si grâce au pro­duc­teur attitré du pro­jet Dioscures (présent sur 12 morceaux). Révélé notam­ment pour son tra­vail avec le rappeur grenoblois Tor­toz sur l’album « New Ven­tu­ra » en 2018, le beat­mak­er est en train de se créer une vraie iden­tité avec Laylow.

Dioscures et Lay­low, duo prometteur

Tou­jours en quête de créa­tion, Lay­low a trou­vé son homme avec « Dios Mami ». Le jeune beat­mak­er a poussé son niveau de créa­tiv­ité encore plus haut sur Trin­i­ty. Il développe un style bien par­ti­c­uli­er, très syn­thé­tique : des sons et des pianos som­bres, froids, métalliques, mul­ti­pli­ant les appari­tions de gross­es bass­es 808, don­nant ce bounce et ce groove si cher à Laylow.

On recon­naît des influ­ences de pro­duc­tions comme celles de Travis Scott (gui­tare et ambiance de « Burn­ing man »), Kid Cudi ou même au-delà du rap avec une inspi­ra­tion Linkin Park sur les pre­mières sec­on­des de « Logi­ciel Triste ». Tou­jours remis à la sauce Lay­low X Dioscures (sou­vent aidé par Sofi­ane Pamart), ces influ­ences sont très bien digérées. On a donc un vrai duo très com­plé­men­taire et exigeant.

Le gros point fort de l’album réside égale­ment dans le tra­vail sur le mix. Chaque morceau a été re-tra­vail­lé minu­tieuse­ment par Thomas André. Autour de la seule instru­men­tale, s’ajoutent des bruitages de télé­phone, d’ordinateur, de crisse­ment de pneu, de pot d’échappement, de générique de jeux-vidéos,…  don­nant un aspect très con­cret et réel à chaque titre. L’immersion est alors totale à la suite des inter­ludes. Chaque enchaîne­ment est mil­limétré et on ne perd pas le fil. L’attention est tou­jours cap­tivée et surtout cela donne une durée de vie plus impor­tante aux morceaux : l’au­di­teur redé­cou­vre le track à chaque réé­coute (« Longue vie… »).

 

Sur Trin­i­ty, Lay­low ne s’est fixé qu’une seule règle : aller à fond dans le con­cept. Cette œuvre dépasse les lois du stream­ing et sem­ble lui tenir par­ti­c­ulière­ment à cœur. Il a réus­si le pari de pro­pos­er une expéri­ence riche musi­cale­ment et très per­son­nelle, en menant une vraie his­toire, gar­dant per­ti­nence et cohérence sur 55 min­utes. Des col­lab­o­ra­tions au dia­pa­son du pro­jet, appor­tant cha­cune leur touche . S’il doutait de l’u­til­ité de Trin­i­ty avant sa sor­tie, nul doute que le rap français le remerciera pour cette œuvre.

 

Simon Jarnier

Auteur: Simon Jarnier

Rédacteur et responsable de la rubrique Spotlight. "J'ai un cerveau musclé dans un corps squelettique" (si tu as cette référence tu peux continuer ta lecture) et je suis totalement présent depuis le début du projet In Da Klub. Fan de rap depuis une bonne dizaine d'années, je cultive ma passion tous les jours afin de vous offrir les meilleurs articles/playlists et vidéos possibles. Le rap francophone dans toute sa splendeur est ma spécialité mais je ne me ferme pas à Kendrick, Travis ou autre Gunna. Sur ce, foncez sur le site découvrir toute sa richesse!

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